23 septembre 2019

Christian Prigent : écrivain narcissique ou poète de génie?

Lors de ces dernières semaines marquant la fin de l’été, j’ai eu la très bonne idée de passer mes dimanches après-midis à la Grande Bibliothèque de Montréal. Il y avait longtemps que je ne l’avais pas fréquentée. On y trouve une très belle collection d’ouvrages, très diversifiée, autant qu’au niveau des domaines abordés que des auteures et auteurs qui y sont représentés. J’y passe toujours des moments agréables.

Cet espace ouvert à tous offre la possibilité de lectures illimitées. Je ne sais si les Montréalaises et Montréalais d’origines réalisent leur chance, mais chez-moi, au Nouveau-Brunswick, à ma bibliothèque locale, j’étais souvent frustrée de ne pas retrouver sur le coup des auteur(e)s que j’aurais aimé lire ou relire. Bien sûr, j’aurais eu la possibilité de commander les ouvrages manquant aux rayons pour ensuite pouvoir les emprunter, mais à mes yeux, cela me retirait du plaisir de la spontanéité. Face à cette situation, je me résignais et j’empruntais d’autres livres. Cette situation, je suis certaine que tous lecteurs avisés habitant une petite ville ou un petit village y sont confrontés à un moment donné ou à un autre, dans leur vie de lecteurs. À Montréal, je n’éprouve pratiquement plus de sentiments de frustrations littéraires. À Montréal, je suis une lectrice comblée et complètement heureuse de me retrouver devant de sis nombreux rayons, avec de si nombreux ouvrages. La collection d’ouvrages littéraires est épatante et vaut assurément une petite fortune. Je n’ai pas les moyens d’acheter en librairie tous les livres dont il me tarde de faire la lecture. C’est une joie que de me retrouver à la Grande Bibliothèque, le dimanche après-midi.


Aujourd’hui, j’en suis ressortie, encore heureuse, avec quelques romans de Françoise Sagan, Violette Leduc et Nicolas Bouyssi, de même que deux œuvres de Christian Prigent qui s’apparentent selon moi plus au genre de la poésie que celui du roman : Le professeur et Une phrase pour ma mère.


J’ai découvert Christian Prigent au tournant des années 2000, c’était avant la période du « #MeToo ». J’étais alors étudiante en licence de lettres modernes à l’Université de Poitiers. Dans le cadre du cours des métiers du livre, nous avions la chance de rencontrer des auteurs français, et l’exercice se terminait par la tenue d’une rencontre à la Médiathèque de Poitiers. Nous avions la chance d’interviewer des écrivains devant public. Je crois qu’à l’époque le titre Le professeur de Prigent n’avait pas encore été publié. Par contre, je me souviens encore très bien d’avoir lu Une phrase pour ma mère. Ce recueil fut publié chez P.O.L en 1996. J’ai gardé pour ma part un bon souvenir de Christian Prigent, et c’est la raison pour laquelle j’ai pensé à lui plus tôt aujourd’hui. Je ne m’attendais pas à le retrouver dans les rayons de la Grande Bibliothèque de Montréal, mais on ne l’appelle pas la « Grande » Bibliothèque pour le rien, je vous en assure. La Grande Bibliothèque de Montréal mérite bien son titre de noblesse.

J’ai commencé la lecture du Professeur de Christian Prigent aujourd’hui, j’en ai lu les 17 premières pages. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un livre qu’on puisse lire rapidement d’un seul trait. J’ai pour ma part lu les 17 premières pages et je vais en faire une petite pause pour le moment. De prime abord, en voulant lire Le professeur, j’avais d’abord cru à un roman, dans lequel Prigent allait partager sa réalité de professeur de lycée… Or, c’était mal connaître l’homme. Je ne suis pas une spécialiste de Prigent. Je l’ai lu pour la toute première fois il y a plusieurs années déjà. Aujourd’hui marquait ma première entrée, depuis des années, presque deux décennies, dans son univers. C’est que ces derniers temps, j’ai eu le goût de me replonger dans mes anciennes et très nombreuses lectures. J’ai également voulu marquer le coup en rédigeant ce premier billet pour mon blogue littéraire. J’ai également un événement-surprise que je vais vous raconter en finale de cet article. Christian Prigent n’est en rien concerné ou peut-être je lui dois ce coup du hasard. J’ai souvent rêvé de croiser dans les rues de Montréal celle dont j’ai eu le privilège de croiser aujourd’hui.


Le professeur ressemble à mon avis de très près à Une phrase pour ma mère, par, évidemment, l’absence totale de ponctuation. Le professeur de Prigent fut publié en 2001, à des années lumières du mouvement « #MeToo ». Je ne sais si cet ouvrage aurait pu être publié aujourd’hui. La lecture des premières pages m’a littéralement choqué. J’ai eu l’impression de lire l’ouvrage d’un mec mentalement dérangé. Et je me suis demandé si Christian Prigent pouvait être un obsédé. J’ose espérer qu’il n’en est rien. Ce n’est pas pour le salir que j’écris ainsi mes premières impressions. De Poitiers, j’avais retenu l’image d’un intellectuel fin, gentil et accessible. J’aimais son discours. Ses réponses étaient intéressantes. Il nous avait donné une belle prestation lors de son interview. C’était définitivement un échange de qualité. Je ne m’attendais pas à lire ce que j’ai lu dans les premières pages du Professeur.


Cet ouvrage contient une postface dont le premier paragraphe, ponctué, ne se fait guère rassurant quant à la possibilité du fait vécu :


« Comme récit, Le professeur dit ce qui fut. Son écriture essaie de précipiter ce-qui-fut dans un phrasé enrobé où se dérobent les scènes que fixeraient des phrases. » (Christian Prigent, Le professeur, Postface, Al Dente, 2001, p. 145).

L’auteur poursuit, un paragraphe plus tard, avec ceci :


« Les corps et les ébats défilent, cependant. Il s’agit d’un texte pornographique. Cela ne me pose aucun problème moral. Mais pour qu’il y ait pornographie efficace, il faut l’illusion naturaliste : l’adéquation frontale des signes aux organes et imbrications d’organes. Si l’écriture trouble un peu cette croyance (en imposant la volubilité d’un rythme non naturel et en doublant les scènes de commentaires vaguement métapoétiques) — alors il s’agit sans doute d’autre choses. » (Christian Prigent, Le professeur, Postface, Al Dente, 2001, p. 145).

À noter que pour le passage de clôture « sans doute d’autre choses », autre est au singulier. Ou il aurait peut être fallu mettre son choses au singulier. Poursuivrons la lecture de ce postface poético-érotique :


« Le sexe est au cœur de ce que j’écris. Parce qu’il concentre la question du rapport (à l’autre, au monde) et des limites de la représentation. J’écris à partir des compromis misérables et irraisonnés que, comme tous, je passe avec les ruses du désir, la dictée des fantasmes, les rêves d’énamourement. J’ai écrit Le professeur à partir de ces leurres. Mais on ne peut exposer l’échouage du leurre qu’en mettant en scène le leurre : par exemple le fantasme de fusion des cœurs et des corps et l’implacable banalité des scènes pornographiques. » (Christian Prigent, Le professeur, Postface, Al Dente, 2001, p. 146).

Pour Prigent, je suis sans doute une lectrice misérable qui n’y comprend rien. Je suis une lectrice romantique. Lorsque je plonge dans la lecture d’une œuvre littéraire, même si je sais qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, je pars à la recherche d’une certaine vérité provenant de l’auteur. Je pars inévitablement à la recherche du vrai qui s’y cache. Car chaque roman contient son once de vérité. C’est la raison pour laquelle j’ai interrompu la lecture de ce Professeur à sa dix-septième page.


L’auteur poursuit sa postface en confiant :


« Le professeur, dont à peu près personne n’a parlé, a trouvé des lecteurs. Je voudrais que ce soit pour de bonnes raisons. Le goût de la gaudriole hédoniste, le défi libertaire à l’ordre moral, la mode des confessions sans écriture, la curiosité pour les manies érotiques d’un auteur connu par ailleurs pour des poèmes abscons, des théories alambiquées et des fictions tragico-comiques — seraient de mauvaises raisons. Il n’est est qu’une bonne : l’inquiétude qui travaille ce livre. » (Christian Prigent, Le professeur, Postface, Al Dente, 2001, p. 146-147).


Personnellement, mon inquiétude réside en le fait qu’en lisant quelques pages du Professeur, j’ai eu l’impression de lire l’œuvre d’un homme aux prises avec de graves problèmes de santé sexuelle. J’ai été particulièrement surprise par cette phrase : « Le sexe est au cœur de ce que j’écris. ». Or, il y a près de deux décennies, lorsque j’ai lu Prigent, je n’avais pas l’impression de lire un homme qui était de si près lié avec sa sexualité. À la Médiathèque de Poitiers, c’est cette question que j’aurais dû demander à Christian Prigent : « Monsieur Prigent, avez-vous des déviances? ». En ce moment même , je ne connais pas la réponse à cette question. J’espère de tout cœur que Le Professeur ne soit rien d’autre qu’une œuvre dégoûtante de provocation. Et en ce moment même, je pense tout particulièrement à Mme Denise Bombardier, qui a eu le courage de dénoncer la passivité oisive d’écrivains français à la sexualité malade.


Je suis certes déçu par ma lecture du Professeur, qui avait pour mission de me relier à Christian Prigent, mais je suis prête à lui donner une seconde chance. Après tout, l’auteur d’Une phrase pour ma mère ne peut pas, n’est-ce pas, être sexuellement déviant? Je crois que je vais laisser de côté la lecture du Professeur afin de me consacrer à Une phrase pour ma mère. Je crois que je me porterai mieux ainsi. J’ai aussi comme projet de lecture son essai, À quoi bon encore des poètes?, paru en 1996.


Après avoir vomit les dix-sept premières pages du Professeur de Christian Prigent, je crois que ça résume ma très courte histoire avec cet ouvrage, je suis sortie de la Grande Bibliothèque par la sortie abritant le café bistro Le Parva dont je vous recommande le sandwich niçois, un peu cher, mais dont seul le pain réchauffé aux olives du sandwich vaut le détour. Dehors, j’ai découvert une vente de livres à 1 $ tenue par la Grande Bibliothèque. Une biographie de Marguerite Duras – à seulement 1 $! — m’a tenté, mais malheureusement, on ne pouvait payer que comptant. J’ai poursuivi ma promenade sur Saint-Denis. Je me suis alors dirigée vers le cinéma Cineplex, en espérant y voir le film Downton Abbey. C’est alors que j’ai eu le bonheur de croiser la récipiendaire du prix Goncourt 1979 : Antonine Maillet! Mon cœur a explosé de joie. J’habite Montréal depuis maintenant presque une décennie. Malgré toutes ces années, je n’ai jamais eu le bonheur de croiser Antonine Maillet. On aurait dit une petite poupée. Elle était accompagnée d’une dame, à qui elle donnait le bras pour marcher. À 90 ans passée, son pas est encore alerte. Lorsque je me suis retournée, je l’ai vu disparaître, j’ai voulu la suivre, mais trop tard, le prix Goncourt 1979 et son accompagnatrice avaient disparu. Pélagie-la-Charrette? Œuvre extraordinaire, bien sûr, mais mon roman préféré d’Antonine Maillet, c’est Les-Cordes-de-Bois, publié deux ans avant son sublime Pélagie-la-Charrette. J’aurais aimé lui dire à quel point j’ai aimé Les-Cordes-de-Bois., parce qu’on a dû déjà beaucoup lui parler de Pélagie-la-Charrette. J’aurais été sa lectrice originale.

Plus tôt cet été, j’ai acheté et lu son autobiographie, Clin d’œil au Temps qui passe, que je vous recommande fortement, si vous souhaitez mieux connaître et découvrir quelques secrets de l’auteur de La Sagouine. En Acadie, de mon point de vue, Antonine Maillet est ce que Victor Hugo est à la France. Alors vous comprendrez à quel point j’ai pu être surprise par cette rencontre improbable. Et je la dois à Christian Prigent. Si son Professeur m’avait plu, j’aurais passé tout mon après-midi à le lire à la Grande Bibliothèque, et je n’aurais jamais croisé, et pas par hasard, Antonine Maillet. Je ne crois pas aux hasards.

Autre vérité : je suis à peu près certaine qu’Antonine Maillet est allée voir avec son amie le film Downton Abbey. À mon arrivée au Cineplex, une projection avait lieu. J’ai pu y assister de justesse. Je peux donc me vanter d’avoir vu le même film qu’Antonine Maillet, dans la même salle, à défaut d’avoir eu le courage de l’aborder. 

Qui aurait pu deviner qu’un lien existait entre Christian Prigent et Antonine Maillet? Du moins ce lien existe pour moi.

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